Un mariage in extremis

En feuilletant les registres paroissiaux de la ville de Bayonne, mon regard a été attiré par un acte à la longueur inhabituelle. Ceux qui passent de longues heures dans les dits registres savent que ces actes à l’apparence « hors norme » valent la peine qu’on s’y arrête tant leur lecture peut réserver des surprises.

Et bien sûr, celui-ci n’y a pas fait défaut !

Nous sommes un premier avril 1791 … La lecture commence bien !

Bayonne_Nive
Coll. personnelle

En ce vendredi après-midi, le vicaire Dolhaberriague se dirige d’un pas vif vers la rue Pannecau. Il entre dans la maison de Monsieur Peche et tente de se frayer un chemin parmi la foule nombreuse des voisins qui s’y sont amassés. Il espère pouvoir rejoindre la pièce où l’attendent Arnaud Bernard CARRERE BOURDA et Marie MESPLETS. L’urgence de ce rendez-vous flotte dans l’air avec ténacité. Tout le monde est fébrile car personne ne sait encore ce qui va advenir et la foule bourdonne de supputations. « Se fera, se fera pas » … la question est sur toutes les lèvres.

Le vicaire prend la mesure de la situation et n’est guère plus à l’aise. D’un souffle tout peut basculer. Un bref instant, le souvenir de la journée précédente lui traverse l’esprit. Il sourit à cette évocation car elle marque une réussite. Oui il a su convaincre les officiers municipaux de la ville de Bayonne. L’autorisation est bien là ! Il faudra qu’il pense à la recopier soigneusement dans les registres de la paroisse. Il peut enfin procéder à ce qu’il sait si bien faire : donner les sacrements du mariage même si le lieu est inhabituel.  Il s’y empresse dès à présent, c’est impératif : il lui faut marier Marie et Arnaud Bernard. Maintenant !

Le temps compte : Marie est mourante. Son médecin et son chirurgien « tremblent de la voir s’anéantir à chaque minute ». La fièvre est « lente » martèlent les praticiens, « dépendante du désordre formé depuis long-temps déjà, dans sa poitrine ».

C’est en venant lui administrer les derniers sacrements, que le vicaire Dolhaberriague s’est en effet rendu compte de l’urgence de la situation. Marie et Arnaud Bernard ne sont pas de jeunes tourtereaux. Cela fait longtemps qu’il vivent « en commerce illégitime ». D’ailleurs, ils ont eu plusieurs enfants  ! Cinq exactement !

Ces enfants, ils ne les ont pas assumés et tous déclarés de père et de mère inconnus. Le vicaire ne pouvait plus tolérer une telle situation. Marie et Arnaud Bernard en sont convaincus eux aussi . Ils y pensent depuis longtemps. Pour Marie « sa situation, les obligations qu’elle a à remplir, des devoirs saints, dont il tarde à son cœur de s’acquitter rendent indispensable un mariage trop longtemps éludé » !

Mais cette prise de conscience est compromise par l’imminence d’une mort certaine. Le vicaire ne veut pourtant pas enfreindre les règles. Le délai pour la publication des bans n’est pas respecté. On ne peut plus attendre. Il faut agir. Le couple a déjà entamé les démarches auprès du directoire du district d’Ustaritz. La période n’est pas faite pour leur faciliter les choses : pas d’Evêque, pas de vicaire général, ils ne pouvaient que se tourner vers cette instance nouvellement créée.

La foule murmure. Le vicaire a prononcé les mots, devant les témoins, devant l’assemblée toute entière. Marie et Arnaud Bernard sont unis par les liens du mariage. Elle née à Bayonne, fille de Martin, un maître tailleur et de Jeanne Labadie, lui fils d’un marchand, Jean et de Marie Lissague, bayonnais également sont enfin reconnus légitimement comme mari et femme.

Marie n’a pas eu le temps de jouir bien longtemps de cette union malgré la sérénité apportée par la sécurité quant au sort de ses enfants. Le 29 avril, encore un vendredi, Marie s’éteignit doucement. Elle avait 36 ans.


Notes

In extremis : « Expression latine signifiant « au dernier moment » et surtout « à la dernière extrémité de la vie » encore employée en ce sens. Ex. mariage in extremis contracté au lit de mort. In « Vocabulaire juridique« , Gérard CORNU, ed. Puf, 2018.

District d’Ustaritz : créé lors lors de l’établissement de la nouvelle géographie administrative (Navarrenx, 4 août 1790). Le nouveau département des Basses Pyrénées est divisé en districts, eux mêmes subdivisés en cantons. Le district d’Ustaritz est composé des cantons de Saint-Jean-de-Luz, Sare, Ustaritz, Bayonne, Espelette, Macaye, Hasparren et Bidache. In « Histoire générale du Pays Basque, la Révolution de 1789« , Manex Goyhenetche, ed. Elkar, 2002.

Conseil départemental des Pyrénées-Atlantiques, service des Archives, Etat civil, Bayonne, 5 MI 102/19 Lien vers l’acte

Publicités