Maurice Ravel, un héritage troublé

Il y a peu de temps, j’ai eu la chance de participer à une formidable enquête généalogique, dans le cadre d’un documentaire pour France télévision, sur Maurice Ravel et sa famille proche.

Mai 2016 sonnait en effet la fin des droits d’auteur sur son oeuvre musicale et rappelait au grand public l’invraisemblable « histoire » financière du célèbre « Boléro ». Fabien Caux-Lahalle peaufinait son projet sur cet aspect moins connu de la vie de Ravel, celui de ses héritiers, privilégiant ainsi un nouvel angle d’étude. Et pour le mener à bien, il avait besoin que des recherches généalogiques soient menées en Pays Basque. C’est ainsi que par l’intermédiaire de Diane Pierens,  contact fût pris avec l’association Gen&O (Généalogie & Origines en Pyrénées-Atlantiques).

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Maurice Ravel à Saint-Jean-de-Luz, 1928, Bnf-Gallica

Une généalogie basque du côté maternel

Les liens de Maurice Ravel avec le Pays Basque commencent avec sa naissance à Ciboure en 1875. Sa mère Marie Delouart a accouché dans une maison située au « 12 rue du Quai ». Son époux Pierre Joseph, père de Maurice est absent et c’est une marchande de poisson, Gracieuse Billac qui vient déclarer la naissance en mairie.

Marie Delouart a épousé Pierre Joseph Ravel deux années plus tôt à Paris à la mairie du 18ème arrondissement. Il est ingénieur. Il a 40 ans, elle 33 au moment du mariage. Maurice est leur premier enfant. Ils lui donneront un frère Edouard-Joseph qui naît lui à Paris en 1878.

Marie est la fille de Sabine Delouart. Elle est née à Ciboure le 24 mars 1840 mais sa mère ne l’a jamais reconnue, elle naît enfant naturelle, le père n’est pas nommé et c’est la sage-femme qui vient déclarer sa naissance. Elle finira sa vie à Paris.

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Des héritiers basques

A la mort de Maurice Ravel en 1937, c’est Edouard son frère cadet qui hérite de l’ensemble de ses biens et surtout des droits d’auteur sur l’oeuvre musicale dont le « Boléro ». Edouard a épousé Angèle Batard en 1947 à Levallois-Perret. Le couple n’a pas d’enfant. Edouard est ingénieur comme son père et très proche de son frère aîné. Edouard et Angèle ont un accident qui les fragilisent beaucoup et Angèle ne s’en remettra pas. Le couple s’était rapproché du Pays Basque et avait acheté une maison à Saint-Jean-de-Luz : Mayatza, située dans l’allée des Fleurs.

C’est là qu’entrent en scène deux personnages : ceux par qui, on le comprendra plus tard, « tout est arrivé ». Jeanne Greciet et Alexandre Taverne d’origines très modestes, finiront richissimes.

Jeanne Greciet

Jeanne Greciet est née le 21 septembre 1906 à Hendaye dans la maison Chourio. Elle est l’avant-dernière fille de Bernard-Urbain Greciet  et de Catherine Hirigoyen : 4 enfants la précède. Originaire d’Urcuit, le père exerce plusieurs petits métiers comme batelier puis chauffeur, maneuvre, « nettoyeur » aux chemins de fer du Midi. La famille reste pauvre. La mère Catherine Hirigoyen meurt en 1911 quelques mois après avoir mis au monde un dernier enfant mort-né, laissant sa dernière fille, Jeanne à peine âgée de 5 ans. Son père se remarie en 1919 à Hendaye avec Marie-Philomène Delavaud, une veuve domiciliée à Bayonne et d’origine vendéenne.

Jeanne contracte un premier mariage en 1924 à Saint-Jean-de-Luz avec un marin d’origine bretonne : Henri-Emmanuel Marrec. Jeanne est alors émailleuse. Le couple divorce en 1931. Entre temps elle a perdu son père décédé à Bayonne en 1929. Elle se remarie 7 ans plus tard en 1938, à Paris avec Alexandre Taverne. Fils d’un ouvrier mineur, Charles Théodore Joseph Taverne et d’une ménagère Régine Elizabeth Joseph Leriche, Alexandre naît dans le Pas-de-Calais à Divion. Au moment de leur mariage, Alexandre est coiffeur et Jeanne masseuse. Ils habitent tous deux place de la Porte Champerret et se donc connus comme voisins.

C’est grâce à sa profession que Jeanne entrera au service du couple Ravel à Saint-Jean-de-Luz, en tant que masseuse. Elle leur prodigue des soins après leur accident. Son époux Alexandre fera office de chauffeur. Ils prennent de plus en plus de place et d’importance auprès d’Edouard et d’Angèle Ravel. Au décès de celle-ci, ils s’installent aux côtés du frère du compositeur dans la maison « Mayatza ». Affaibli, Edouard tente de poursuivre la mise en valeur de l’oeuvre de son frère et dans ce but promet une grosse part sur l’héritage de Maurice à la ville de Paris.

« Retentissement successoral »

Mais Paris n’en verra pas un centime. Jeanne et Alexandre Taverne divorcent en février 1960. Ils ne quittent pas Edouard pour autant et Jeanne envisage même de l’épouser au plus vite car Edouard en a fait sa légataire universelle. En tant que mari et femme, les droits de succession auraient été amoindris. Mais le destin en a décidé autrement et Edouard décède 2 mois après le divorce, en avril 1960. Jeanne devient riche. Elle n’oublie pas son deuxième époux et se remarie avec Alexandre en juillet 1960 à Biarritz. Ils profiteront pendant 4 années de ce fabuleux héritage, 4 années secouées par de longs conflits et des procès mis en cours. Jeanne décède le 12 avril 1964 à Saint-Jean-de-Luz dans la maison « Mayatza »laissant l’ensemble de ses droits à Alexandre. Il se remariera en 1970 avec Georgette, une coiffeuse comme il le fut lui aussi bien longtemps auparavant.

Une mission généalogique

Il est évident que l’objectif de cet article n’est pas de tenter d’expliquer les méandres de cette longue affaire d’héritage. Cela est particulièrement développé et éclairé par le documentaire de Fabien Caux-Lahalle à voir et à revoir sur France 5. Il est époustouflant de constater la complexité des moyens mis en place pour que l’argent continue à affluer alors même qu’on ne peut oublier le rythme mondialement connu du Boléro. D’ailleurs, qui n’en a pas un jour fredonné les mesures ?

Cette enquête généalogique passionnante, menée des bords de mer Hendayais jusqu’à ceux de l’Adour à Urcuit, a permis en tout cas de cerner un peu mieux la personnalité et l’environnement familial de ses principaux acteurs.

Note

Merci à Nadine pour avoir mené cette enquête avec moi.

Sources généalogiques

  • Conseil départemental des Pyrénées-Atlantiques, service des Archives, état civil
  • Archives communales d’Hendaye, état civil
  • Archives communales Saint-Jean-de-Luz, état civil, recensements
  • Archives communales, Paris, état civil
  • Conseil départemantal du Pas-de-Calais, service des Archives, état civil
  • Conseil départemental de la Vendée, service des Archives, état civil
  • Bnf, Gallica
  • Généalogie de Jeanne Greciet, Geneanet

Documentaires et articles de presse

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